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23 août 1918 - Jemappes dans la tourmente

Albert 1er (1909-1934) en montant sur le trône de Belgique, endossa une lourde responsabilité. Notre pays était secoué de spasmes révolutionnaires...

Albert 1er (1909-1934) en montant sur le trône de Belgique, endossa une lourde responsabilité. Notre pays était secoué de spasmes révolutionnaires et notre entourage était turbulent. D’un côté, une Allemagne arrogante tonitruait son « Deutschland über alles », tandis que de l’autre, l’élite française chahutait dans les caf’conc’.

Et, plein de mépris pour « un chiffon de papier », notre voisin de l’Est viola notre territoire le 4 août 1914 ; le 20, l’infanterie allemande défilait au pas de l’oie sur la Grand-Place de Bruxelles, fifres et tambours en tête.

Deux jours après, des éclaireurs anglais reçurent le baptême du feu, près de Soignies, avec l’avant-garde du troisième Corps d’armée, placé sous le commandement du général Von Lochow. La douzième Brigade d’infanterie du général-major Von Gabain[1] se détacha vers Ghlin, face à Jemappes et une partie de la dixième, sous les ordres du général-major Fontay, se dirigea plus à droite, sur Quaregnon.

 1914-1918,jemappes

Pendant ce temps, les fantassins du Royal Scots Fusiliers, venant de Maubeuge, Frameries et Mascau, traversaient Flénu le samedi 22 aout à 14 heures, pour aller s’installer le long de la rive Sud du canal de Mons à Condé.[2] Des avant-postes furent placés au-delà du canal, dans les rues de Ghlin, de la Quéwette et de Baudour, tandis que la cent-septième batterie du Royal Flying Artillery campait sur le mont Héribus à Cuesmes, en vue de pilonner le point névralgique du pont de Ghlin[3] à Mons. Donc, au lieu de passer directement à l’offensive, le deuxième Corps britannique, commandé par le général Smith-Dorien, s’étira dans la vallée, le long d’une voie d’eau artificielle, orientée d’Est en Ouest, longue de 25 kilomètres de Condé à Obourg, avec 18 ponts à défendre, la vue masquée par des bosquets, des oseraies, des rangées de maisons et d’usines, empêchant de surveiller les approches de l’ennemi.

A l’aube du dimanche 23 aout, un brouillard enveloppait la région et la cavalerie divisionnaire du premier Corps britannique, en reconnaissance à l’Est de Mons, fut rapidement refoulée. A six heures, des cavaliers allemands se butèrent aux soldats du quatrième Middelsex, qui couvraient le Pont d’Obourg, alors que d’autres troupes allemandes, venant d’Erbisoeul, progressaient sous les couverts du bois de Ghlin. Le prince Von Buchait, commandant le vingt-quatrième Régiment des Grenadiers de Brandebourg, reçut pour mission de s’emparer de Jemappes.

Il semble que les défendeurs britanniques n’avaient pas une idée très nette de la situation, puisque les trains continuaient à circuler et que les habitants du Marais de Jemappes, dont beaucoup d’enfants, furent surpris pendant qu’ils se rendaient à la messe matinale.

Vers neuf heures, le soleil perça le brouillard. Aussitôt, les canons allemands installés pendant la nuit sur une butte au nord du canal, bombardèrent les positions anglaises. Et, tactique nouvelle qu’ignoraient les alliés, les avions ennemis survolèrent le front afin de régler le tir de l’artillerie. Des obus démolirent l’église Saint-Martin, la gare et le quartier populaire de la place de Jéricho.

Les habitants se terrèrent dans leur cave ou se sauvèrent sur les hauteurs de Flénu. Herman Isaac, témoin oculaire, raconta que le quartier de Jéricho fut bombardé sans trêve de dix à seize heures trente. Un autre témoin, Herman Godart, précise que le clocher de l’église flamba à seize heures vingt minutes.

A l’époque, les nouvelles allaient lentement et arrivaient déformées. Un Corps d’armée anglais établi de Mons à Condé et un autre entre Binche et Mons, allaient, dans nos esprits, affronter un demi-régiment allemand. Mais, nous avons dû déchanter.[4]

Durant le bombardement, le vingt-quatrième Régiment des Grenadiers brandebourgeois, débouchant du bois de Ghlin, déferla à la Quéwette par masses compactes de cent cinquante hommes, serrés sur cinq rangs de profondeur. Les avant-postes anglais tirèrent dans le tas ; il y eut un carnage épouvantable.

Ensuite, les Allemands essayèrent de construire un pont de barques au Grand Large, face à la gare de Jemappes, avec des « baquets » qui s’y trouvaient en rade mais ils furent refoulés avec de grosses pertes. Le gros du troisième Corps allemand se décida alors à entrer dans la bagarre et son premier contact eut lieu avec le premier Royal Scots Fusiliers sur un front, large d’un kilomètre, du Pont du Marais (au bout de la rue Mac Donald) jusqu’à l’écluse numéro deux (actuellement pont piétonnier enjambant l’autoroute pour accéder au terrain de football)[5].

Plus loin, à l’Ouest, au quartier de la Mariette à Quaregnon, des hommes du Northumberland tenaient les Allemands en respects. Mais, événement incompréhensible et qui n’a jamais été éclairci, un groupe d’écolières déboucha sur la route de Baudour et empêcha les Anglais de tirer.

Dans la soirée, les Anglais se replièrent en ordre dispersé mais les Allemands ne leur accordèrent aucun répit. Ceux-ci, allongeant le tir d’artillerie, jetèrent leurs obus sur les Quatre-pavés de Flénu et sur les anciennes installations des fours à coke de la Gagane.

Les fantassins ennemis, redoutant les tirs de harcèlement des arrière-gardes, n’empruntèrent pas le pavé de Flénu (avenue du Champs de Bataille).

A l’Ouest, ils prirent la rue des Houillères (rue Lloyd George) la rue Croisette et grimpèrent au Campiau où ils abattirent le coq de bronze perché au sommet d’un pylône de pierre[6] qui rappelle la défaite des Autrichiens en 1792[7], la rue des Croix, pour aboutir aux abords du chemin de fer encaissé de Flénu-Produits, par les prairies avoisinant la rue à Charrettes. Là, un engagement meurtrier s’engagea entre les éclaireurs allemands et les survivants des Royal Scots Fusiliers dont deux officiers, Rose et Young furent mortellement blessés et transportés au « Lazaret » installé à l’école des Sœurs de Flénu.

A l’Ouest, les Prussiens avant dépassé le Campiau, débouchèrent au carrefour des Six-Chemins[8], progressèrent à travers champs en s’abritant derrière les meules de paille de froment laissées sur place mais ils furent stoppés par le tir nourri des tommies cachés à Mascau et à Ostenne. De même les Allemands arrivant en rangs serrés sur la route de La Bouverie, furent canardés à la sortie du goulot que formaient alors les deux terrils du puits n° 25. Après avoir reçu des renforts, l’ennemi occupait, au prix de lourdes pertes, la large tranchée que formait l’ancienne ligne de chemin de fer de Frameries à Pâturages, pendant que le vingt-quatrième Régiment de Brandebourg investissait le petit terril de la « Tempête », à l’ouest et que le troisième Bataillon s’installait au chemin de Genestrois.

Entretemps, la neuvième Brigade d’Infanterie anglaise, étalée le long du canal du Centre, entre Mons et Obourg, 1914-1918,jemappess’était aussi repliée, avait traversé Nouvelles, la Malogne à Cuesmes, était arrivée au lieu-dit « Belle-Vue » par le vieux chemin de Binche, qui n’était pas encore recouvert par le terril de Crachet.

 Les renforts allemands affluèrent ; le soixante-quatrième Régiment d’infanterie traversa le canal de Jemappes à la suite du vingt-quatrième qui avait déblayé le terrain. A la nuit tombante, il dut stopper le long du chemin de fer de Cuesmes-Flénu-Pâturages, n’osant s’aventurer dans le dédale des installations charbonnières et des terrils. Et, chose étonnante, les trompettes allemandes sonnèrent le cessez-le-feu pour permettre aux combattants harassés de se reposer.

 Le soir de ce mémorable dimanche du 23 aout 1914, Cuesmes et Flénu étaient occupés par plus de vingt mille Allemands, attendant l’attaque du lendemain, tandis qu’au nord, on voyait le ciel illuminé par les incendies.

 Les Anglais, retranchés à Mascau et Ostenne, profitèrent de l’accalmie pour fortifier leurs positions pendant la nuit. Mais, le 24 à trois heures du matin, Smith-Dorien, dont le poste de commandement était établi au château de Sars-le-Bruyère, reçut des nouvelles alarmantes.

A l’entrevue orageuse des deux états-majors alliés, il apprit le désastre des Français à Charleroi et la ruée du quatrième Corps allemand sur Tournai. Au pis-aller, il ne restait plus au général anglais qu’une solution honorable : résister le plus longtemps possible, avec des troupes affaiblies, à la poussée irrésistible de deux Corps et demi de combattants farouches, placés sous le commandement unique du 1914-1918,jemappesgénéraloberst Von Kluck[9], afin d’assurer la retraite sur une deuxième ligne de défense, Maubeuge-Valenciennes.

Cette fois, le champ de bataille n’avait plus le même aspect que celui de la veille ; il était dégagé et permettait un repli bien couvert.

A l’aube, commença depuis les hauteurs de Cuesmes jusque Pâturages, un bombardement intensif de l’artillerie allemande abritée derrière les petits crassiers du Campiau et sur les terrains de culture qui jouxtaient l’Avenue du Champ de Bataille, cachée derrière les murs de l’ancienne ferme de l’arrière-fief de « Le Leup »[10] en plus, il y avait les obusiers du trente-neuvième Régiment au sud du Chemin de Binche et ceux du troisième, placés à l’est de la gare de Flénu, près du Sentier des Vaches et du coron de l’Affût (Cité du Vieux Champ). Le tir était principalement concentré sur la redoute improvisée de la Garde, à la lisière de Flénu et Frameries.

Pour vous décrire le déroulement des opérations, nous nous référons au récit qu’un brillant chercheur flénusien, Georges Roland, a publié dans le journal de Mons du 7 septembre 1964.

Après plus de trois heures de pilonnage, la sixième Division d’infanterie allemande déclenche son offensive vers 7 heures 30.

A l’est, à l’extrême-gauche du front, le premier bataillon du soixante-quatrième Régiment attaque Ostenne à la côte 85, descend vers la route de Cuesmes pour atteindre Belle-Vue et le cimetière de Frameries, tandis que le troisième bataillon investit Mascau, contourne le terril et le charbonnage de Crachet.

La cavalerie allemande monte à l’assaut l’Ostenne depuis la gare centrale de formation mais le feu précis et nourri des Britanniques l’oblige à battre en retraite avec des pertes énormes.

Au centre, à la rue de l’Espinette, le premier bataillon du vingt-quatrième Régiments des Grenadiers de Brandebourg a pour objectif l’entrée des Frameries à la cote 106 ; le troisième bataillon tente de progresser à droite, à la rue Genestrois et, en longeant la route qui mène à La Bouverie, vers le carrefour au bas de l’Ancienne Garde.

A droite, partant de la tranchée de l’ancien chemin de fer de Frameries à Pâturages, le vingtième Régiment vise la route de Pâturages à Frameries. A l’extrême-droite, à l’ouest, le troisième bataillon longe le chemin du hameau de Saint-Pierre, vers le Fief, alors, qu’à sa gauche, le deuxième bataillon progresse parallèlement à la route de La Bouverie.

Mais c’est au centre que les combats sont les plus meurtriers, les hommes du prince Von Buchait doivent se terrer sous les tirs impitoyables des Anglais qui ont survécu au bombardement. C’est alors que la Compagnie du capitaine Von Brandis, restée en réserve à huit cent mètres en arrière, reçoit l’ordre de monter à l’assaut, baïonnette au canon, avec mission d’entraîner les autres soldats.

Il y eut un massacre épouvantable.

Devant l’inanité de leurs efforts, les Allemands reprennent leur tir d’artillerie mais les Anglais se retirent sous la mitraille, par Frameries, Genly, Eugies et atteignent Bavai dans la soirée. Quand l’assaut est repris, les Allemands ne rencontrent plus de résistance et, vers onze heures, ils débouchent sur la chaussée de Pâturages à Noirchain.

 1914-1918,jemappes

Les jours suivants, les combats reprendront en terre de France.

 Après le carnage de Mascau et de La Garde, les civiles furent réquisitionnés pour inhumer les morts et transporter les blessés au « Lazaret » installé à l’école des Sœurs, puis à l’église, à l’école des Frères et au temple protestant[11]. Plus d’un millier de blessés y furent soignés.

 Les Sœurs, les élèves de l’Ecole ménagère, le docteur Bourgeois contribuèrent à donner des soins aux blessés. Dix-sept Anglais et soixante-cinq Allemands décédèrent et furent inhumés séparément dans deux grandes fosses communes dans l’espace prévu pour le premier agrandissement du cimetière de Flénu.

Le curé Deharvengt, le vicaire Gonze et le pasteur Gauthier de Jemappes apportèrent les secours de la religion.

Comme au long du canal à Jemappes et au Campiau, la fureur teutonne s’abattit sur la population. Huit civils[12] furent lâchement fusillés contre le pignon de l’ancienne ferme d’Adolphe Philippe, dont deux des fils furent entraînés avec les prisonniers anglais en Allemagne, dans des camps militaires et tenus pendant un an. D’autres actes de cruauté furent encore commis, notamment sur des moutons dont ont avait stupidement coupé les oreilles.

Mais, pour rester objectif, nous devons reconnaître qu’un habitant de l’endroit, Emile Libert,[13]doit vraisemblablement la vie à un Allemand[14]. Juché sur le dos de sa grand-mère qui se sauvait à la rue Genestrois, tous deux furent saisis par un fantassin ; il les abrita derrière une maison isolée (estaminet Marie Crolée) et les fit ramper jusqu’au mur de clôture du puits 25 d’où ils purent se sauver sans danger.

Pendant quatre années, notre population fut écrasée sous le joug allemand.

Avec des centaines de maisons détruites et d’autres occupées par la troupe, beaucoup de jemappiens et de flénusiens recueillir, dans leur modeste demeure, des parents sinistrés qui avaient tout perdu dans la bagarre. En outre, des récoltes furent anéanties pendant les combats et les chemins de fer étaient réquisitionnés pour les seuls besoins militaires ; l’occupant avait aussi pillé les fermes et vidé les magasins d’alimentation.

Aussi, dès septembre 1914, le manque de vivres et, par voie de conséquence, la hausse exorbitante du coût de la vie, causèrent de graves problèmes aux autorités civiles. Les bourgmestres, Gustave Debersé à Jemappes et Arthur Dooms à Flénu, avec l’aide d’hommes d’œuvre, essayèrent d’organiser, au pied levé, un service de secours mais il fallut attendre le mois d’avril 1915 pour asseoir les centres de ravitaillement.

C’est ainsi que les anciens bâtiments du Fief de l’Avouerie ou de la Motte, situé à l’angle de la rue Mac Donald et de l’avenue François André[15] furent le siège d’une distribution de soupe et de repas populaires ; cet emplacement fut baptisé « Croix verte » du nom de l’œuvre humanitaire qui avit mis sur pied cette organisation charitable. Le presbytère, en partie endommagé par le bombardement de l’église Saint-Martin[16] servit de bureau de ravitaillement.

A flénu, les services furent installés aux écoles communales et au cercle catholique pour la soupe scolaire destinée aux enfants des écoles libres.

Selon un recensement préalablement établi et l’importance des approvisionnements importés d’Amérique, chaque personne pouvait normalement recevoir une ration journalière de 250 grammes de pain et une maigre portion d’autres denrées. Malheureusement, à tous les échelons de la distribution, une nuée de profiteurs d’accapareurs et de « barons-zeep » en raflaient une bonne partie, parfois avec la complaisance des Allemands.

 

 

[1] Arthur Eduard Otto Ernst Gustav von Gabain (01.08.1860 - 06.03.1939) photo.

[2] A l’emplacement de l’autoroute E19 – E42.

[3] Lieu-dit « Porte du Parc ».

[4] D’après une interview accordée par Herman Isaac, le 21 novembre 1974, la journée fut un cauchemar de tumulte et de destruction (suivant un commentateur anglais).

[5] En 1919, la rive droite du canal fut baptisée « Quai des Otages » en souvenir des dix-huit otages qui furent abattus ; l’autre rive fut nommée « Quai des Anglais ».

[6] De dix-huit mètres de haut.

[7] Le lendemain, contre le mur des anciennes dépendances des charbonnages du Turlupu, les allemands fusillèrent trois jemappiens, le garde-champêtre Clément Bouillez, Maurice Delhaye, fils du notaire de Jemappes et Gaston Brihay, qui furent pris comme otages à la rue du Campiau, devenue rue des Martyrs.

[8] Point de jonction des communes de Flénu, Quaregnon et La Bouverie.

[9] Alexander Von Kluck (1846-1934) battu sur la Marne le 10 septembre 1914 (photo).

[10] Signalé en 1395 avec Jean Le Leup ; le dernier possesseur fut Jean-François Goffin. Plus tard, un certain Capiau de Bruxelles vint créer une fabrique de « canars » tuyaux d’aérage pour les charbonnages, qu’on appelait galvanisation. Le Leup a été le premier seigneur du Cavin des Crocheulx et des Saucelles (lieu-dit Le Cavâgne). Ce bâtiment ancestral fut démoli en 1948 pour laisser place à la Cité du Coq.

[11] A l’époque, situé à la rue du Temple (qui porte toujours ce nom aujourd’hui).

[12] Thimothée caudron, Alphonse Dupont, Jean-Baptiste Dupont, Jules Dupont, Florent Finet (père), Florent Finet (fils), Emmanuel Finet, Emile Hanneuse.

[13] Président du cercle des pensionnés « Servir ».

[14] Un grand moustachu, c’est le portrait qu’a frappé l’esprit d’un enfant de trois ans.

[15] A l’époque, c’était le croisement de la rue de l’Homme de Fer avec la Trouille.

[16] Une chapelle provisoire fut aménagée dans les locaux du patronage dans la rue du Marché jusqu’en 1929.

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